Interview : le piano en partage

Interview : le piano en partage

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Une interview de Tanguy de Williencourt – Le piano en partage

Il aurait pu choisir le rock, mais c’est finalement vers des horizons bien plus classiques qu’il a décidé de voguer. Révélation de l’Adami, lauréat Génération Spedidam et Grand Prix de la Société des Arts de Genève, Tanguy de Williencourt a signé il y peu une superbe intégrale Wagner/Liszt pour Mirare. Après un Dichterliebe très applaudi aux côtés du baryton-basse Florian Hille au Centre de Musique de Chambre de Paris, l’interprète est l’invité des Sommets de Gstaad avec son complice violoncelliste Bruno Philippe, puis de la Folle Journée de Nantes en solo. Rencontre avec un musicien complet, débordant de projets, en solo, en musique de chambre et même du côté de la direction d’orchestre.

Quels ont été vos premiers contacts avec la musique ?

Tanguy DE WILLIENCOURT : Dès l’âge de quatre ans, grâce à mon père mélomane, je me suis entiché de Carmen, La Traviata, La Flûte enchantée que nous écoutions à la maison. Sans que je puisse dire pourquoi, à ma demande, le piano est entré très tôt dans ma vie alors que j’avais à peine sept ans. Il ne m’a plus quitté depuis mes débuts (j’ai même obtenu une récompense au Concours Brin d’Herbe d’Orléans) et m’a conduit, après le Conservatoire de Boulogne-Billancourt jusqu’au CNSMD de Paris dans la classe de Roger Muraro. Un moment, j’ai été tenté par le rock que je pratiquais dans un groupe avec l’espoir de partir aux Etats-Unis, mais le Festival de Bayreuth où je suis rendu durant quatre étés consécutifs à partir de mes vingt ans a été un véritable coup de foudre. La découverte de Tristan et Isolde, des Maîtres Chanteurs puis du Ring m’a ouvert des horizons insoupçonnés jusqu’alors. Ceci explique en grande partie pourquoi mon premier enregistrement soliste (chez Mirare) est consacré à une intégrale des transcriptions de Wagner par Liszt.

Florian Hille et Tanguy de Williencourt © DR

Vous vous êtes formé à l’accompagnement vocal et à la musique de chambre. Comment conjuguez-vous cette activité avec celle de concertiste soliste ?

T. de W. : En entrant au Conservatoire de Paris, j’ai aussi intégré la classe d’accompagnement de Jean-Frédéric Neuburger qui venait d’y être nommé, puis d’Anne Le Bozec une musicienne passionnée et généreuse immensément cultivée. Ceci m’a mis le pied à l’étrier et j’ai été captivé, en dehors du grand répertoire pour clavier, par les grands cycles de lieder de Schumann, de Schubert. Lors de master-classes avec Christoph Prégardien à l’Abbaye de Royaumont, j’ai fait la connaissance du jeune baryton-basse allemand Florian Hille avec lequel nous avons aussitôt entamé une collaboration. Grâce à la programmation du Centre de Musique de Chambre de Paris qu’a créé le violoncelliste Jérôme Pernoo Salle Cortot, nous avons pu mettre à profit notre travail commun comme nous le faisons actuellement dans les Dichterliebe de Schumann. Au printemps je serai au Petit Palais et au Théâtre de l’Athénée avec un autre baryton, Edwin Fardini, pour les Kindertotenlieder de Malher et des Songs de Barber. Cela demande une préparation tout à fait spécifique. La connaissance du texte est essentielle, je m’en imprègne et l’apprends par cœur avant de déchiffrer la musique. Evidemment j’écoute aussi des enregistrements pour me faire une idée. Pour les Dichterliebe, la version de Fischer-Dieskau et de Christoph Eschenbach tient du miracle et l’accompagnement au piano d’un moelleux incomparable fait corps avec le chanteur au service de ses moindres intentions.

Avec Bruno Philippe, pendant l’enregistrement du disque Beethoven – Schubert © Auriane Skybyk

Et la musique de chambre ?

T. de W. : C’est aussi une part importante de ma vie de musicien. A la fin de mes études j’ai suivi l’enseignement de Claire Désert en troisième cycle au Conservatoire, et depuis cette époque je forme un duo avec le violoncelliste Bruno Philippe. Nous avons beaucoup de projets de concerts et des enregistrements en cours après un disque Brahms/Schumann réalisé pour Evidence (1) puis chez Harmonia Mundi avec la Sonate « A Kreutzer » de Beethoven dans l’arrangement pour violoncelle et piano de Czerny et l’« Arpeggione » de Schubert. Il me paraît important d’associer à mon parcours de pianiste ces échanges avec d’autres musiciens de ma génération avec lesquels je me sens en empathie. Cela est aussi le cas pour le trio que Bruno Philippe et moi avons constitué avec le violoniste Pierre Fouchenneret.

© DR

Avez-vous des projets dans le domaine de la direction d’orchestre ?

T. de W. : Dans le cours d’Alain Altinoglu au CNSMD de Paris, j’ai eu la possibilité non seulement de m’initier à la technique de direction d’orchestre mais aussi d’approcher de grands chefs comme Esa Pekka Salonen, inoubliable dans la musique de Sibelius. L’été prochain au Festival d’Aix-en-Provence, je collaborerai en tant qu’assistant et chef de chant à La Flûte enchantée que dirigera Raphaël Pichon. Pour l’instant je n’ai pas encore eu l’occasion de jouer et de diriger en même temps des concertos comme le font avec bonheur François-Frédéric Guy ou François Dumont, mais c’est une voie tout à fait envisageable.

Quels interprètes vous ont particulièrement marqué ?

T.de W. : Très tôt, j’ai écouté les Sonates de Beethoven par Alfred Brendel qui continue de m’impressionner par son acuité, son intelligence et surtout son exactitude dans l’approche de ces œuvres. Ma fréquentation de Paul Badura-Skoda a aussi été déterminante tant par sa connaissance immense du répertoire que par son humanité. Il a eu l’occasion de connaître Edwin Fischer et de jouer avec Furtwängler ; il n’oublie jamais le sens de la mélodie et la poésie, au même titre que Maria João Pires et bien sûr Christoph Eschenbach qui m’ont beaucoup influencé. J’ai aussi de l’admiration pour Daniel Barenboim pianiste mais également pour le chef d’orchestre surtout en live où il fait preuve d’une étonnante capacité de concentration. Sinon je reviens sans cesse à Schnabel, Kempff, Arrau, Backhaus, qui appartiennent à la légende de l’interprétation.

Quels sont vos projets ?

T. de W. : Je m’apprête à donner la Première Année de Pèlerinage de Liszt pour un concert-lecture qui aura lieu à La Roche-sur-Yon (le 17 avril) en compagnie d’Emmanuel Reibel et j’ai de nombreux concerts en préparation(2) y compris avec des compositeurs contemporains comme Thierry Escaich ou Jean-Frédéric Neuburger. Mon répertoire comporte les premières sonates pour piano de Beethoven et je compte bien poursuivre cette exploration avec l’ambition de jouer les trente-deux Sonates en public dans les années futures.

Propos recueillis par Michel Le Naour le 18 janvier 2018

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